| Le plus redouté des critiques de vins analyse pour «Le Figaro» |
| le millésime 2007 de Bordeaux et l'avenir de la production hexagonale. |
C'est en 1983 que Robert Parker s'impose dans le monde du vin. Cette année-là, en affirmant contre l'avis des professionnels toute la beauté du millésime 1982, ce critique américain devient un «gourou» dont les appréciations, dans la presse ou dans le Guide Parker (Solar), régulent désormais le marché mondial du vin. Une note supérieure à 95 (il a inventé la notation sur 100) et le prix de la bouteille atteint des niveaux stratosphériques. Une mauvaise évaluation ? C'est la chute brutale. Conscient de ce pouvoir et en dépit de solides inimitiés, Robert Parker affirme ne subir «aucune pression » autre que celle que son goût lui impose. Amoureux revendiqué de la France et de sa culture (il parle le français), Parker, 60 ans, est aussi propriétaire d'un vignoble dans l'Oregon. Dans cet entretien rare il en donne peu , il nous livre ses premières impressions sur le millésime 2007 et sa vision de l'évolution du marché.
Le Figaro : Vous
revenez juste de Bordeaux où vous avez dégusté le 2007 en primeur. Qu'en
dites-vous ?
Robert Parker : Il se présente bien mieux que je ne le pensais. Il a dû
endurer un été désastreux. Heureusement, le temps sec, chaud et ensoleillé
de septembre semble l'avoir sauvé. Les meilleurs châteaux, dont les
ressources financières ont permis d'effectuer un travail rigoureux dans le
vignoble et une sélection stricte, ont produit des vins fruités, doux, très
charmeurs, qui seront plaisants à boire dans les prochaines années. Ils
n'ont pas la densité, la structure et la puissance des grands millésimes,
mais ils seront sur la finesse, l'élégance et d'une manière générale bien
équilibrés. En revanche, les vins de qualité inférieure, qui constituent
la majorité de la production, sont sans relief, avec un goût herbacé, voire
végétal. Globalement, ils sont décevants.
À quels millésimes
pourriez-vous comparer le 2007 ?
À des millésimes comme 1997 ou peut-être 1999.
Lors d'une journée
de travail pendant les primeurs, combien de vins dégustez-vous ?
Je travaille en trois étapes. Il y a des journées où il y a douze ou treize
rendez-vous dans des châteaux. D'autres jours je travaille avec des
professionnels comme l'Union des grands crus ou le Cercle de la rive droite,
qui centralisent un grand nombre d'échantillons. Et enfin, je vois des négociants
qui ont une sélection spécifique de vins, à tous les prix, que je goûte.
Au final, une grande partie des vins sont testés sur une période de dix à
onze jours, deux à quatre fois dans des conditions différentes.
Vous arpentez le
Bordelais depuis 1982. Comment jugez-vous son évolution ?
Il est facile de critiquer cette région tant elle possède de châteaux de réputation
mondiale. Mais il y a des raisons à cette notoriété : ils sont les
plus constants dans la production des plus grands vins du monde, et ce, dans
la longévité. Une véritable révolution qualitative a été réalisée lors
des dix-quinze dernières années. En fait, Bordeaux est souvent critiqué
car ses vins les plus célèbres sont devenus aussi chers que des objets
d'art. Mais heureusement, il y a encore un océan de vins de grande qualité
à des prix raisonnables…
Entre vous et
Bordeaux, on a parfois le sentiment d'une relation orageuse…
Je n'ai jamais pensé que ma relation avec Bordeaux était orageuse. Mes
impressions restent positives. Bien sûr, il y a bien des propriétaires que
mes remarques énervent. Je le comprends parfaitement et je l'accepte avec
humilité. La grande majorité des producteurs sont des gens sérieux dans ce
qu'ils font. Ce qui les dérange, c'est qu'une personne puisse avoir autant
d'influence sur le marché du vin ou même sur l'image de leur vin. Ce n'est
pas quelque chose que je souhaitais. J'en suis conscient mais ce n'est pas
pour autant une pression pour moi. Je dois simplement me dire, à la fin de la
journée, que j'ai bu du vin comme n'importe quel consommateur. Je me dois d'être
loyal envers moi-même et envers mes lecteurs, pas envers les gens qui
produisent les vins. Cela dit, je les admire beaucoup. Depuis trente ans que
je vais dans le vignoble, j'ai rencontré des professionnels remarquables avec
une connaissance pointue de leur terroir, de leurs vins, de leur histoire et
de leur culture.
Comment
jugez-vous la globalisation du marché du vin ?
C'est très bénéfique aux producteurs. Ils ont aujourd'hui la possibilité
de vendre dans tous les pays où l'intérêt pour les bons vins prédomine. Et
puis, la consommation de vin devient de plus en plus populaire. D'un point de
vue stratégique, je porte une attention particulière à l'évolution du goût
et à l'intérêt grandissant pour le vin dans les contrées asiatiques. On
constate une attention remarquable pour le vin, comparable à ce que nous
avons connu aux États-Unis dans les dix dernières années. Les enquêtes
d'opinion montrent que le vin a remplacé la bière dans la consommation
courante aux États-Unis. Et cela devrait continuer. Les Asiatiques découvrent
juste les vins du monde, et cela sera très bénéfique à la France, car ils
deviennent plus éduqués sur les différents types de vin et sur les différentes
régions.
Vous avez
souvent affirmé que la France produisait les plus grands vins du monde.
Est-ce toujours vrai ?
Le vin français reste la référence pour tous les pays qui produisent des
grands vins. Sa grandeur et sa qualité intrinsèque sont devenues des
indicateurs influençant les vignerons des autres pays dans l'évaluation de
leur production. Les vins français, aujourd'hui, ont considérablement
progressé dans la qualité, même dans les années difficiles.
Ce leadership
n'est-il pas menacé par des vins d'Italie, d'Espagne ou du Nouveau Monde ?
Il y a toujours eu de la compétition. L'Espagne fait actuellement beaucoup de
bruit sur la qualité grandissante de ses vins. C'est un pays qui a évolué
d'une mentalité coopérative à une mentalité artisanale propre à chaque
domaine. L'Italie du Sud a beaucoup progressé également. Ces deux pays sont
aujourd'hui capables de proposer des vins d'un très bon rapport qualité-prix.
Mais le monde est grand et le nombre de personnes réclamant des bons vins
augmente plus rapidement que ce que peut produire la France, l'Italie ou
l'Espagne. Tout est une question d'éducation et de positionnement du produit
sur un marché cible.
La France découvre
à peine le bouchon à vis, très utilisé dans les pays anglo-saxons. Les
plus grands vins doivent-ils l'adopter ?
Il est pratique et souhaitable sur des vins destinés à une consommation
courante. Mais je suis contre pour les grands vins, qui doivent évoluer sur
une période supérieure à cinq ans.
Dans le passé,
les consommateurs semblaient préférer les vins boisés. Qu'en est-il
aujourd'hui ?
Je crois que c'est un mythe. Je pense qu'une des raisons de ce mythe est le
fait que j'aie été très critiqué pour aimer les vins puissants, très boisés
et surextraits. Tout cela est loin de la réalité. Il suffit de lire mon
journal ou mes livres pour s'en convaincre. C'est la même chose avec le
consommateur. Les consommateurs recherchent un vin pur, avec du caractère et
ce sera toujours le cas.
Quel est le
style dominant aujourd'hui ?
On assiste au retour des cépages indigènes qui ont été souvent ignorés ou
alors vendus à des coopératives. De jeunes et nouveaux vignerons du sud de
la France, de l'Espagne ou de l'Italie les exploitent désormais. Par conséquent,
nous avons une plus grande diversité. Bien sûr, les médias préfèrent
quand c'est blanc ou noir et affirment qu'il s'agit d'un style international.
Mais en fait, il y a plusieurs styles. Les vins sont de plus en plus
qualitatifs et ils se distinguent par leur personnalité, leurs qualités et
non plus par leurs défauts.